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éponse de Marie de Hennezel à Sœur Emmanuelle

Lorsque j’ai eu la surprise d’apprendre que le Premier Ministre, Lionel Jospin, m’avait donné la Légion d’Honneur, ma première pense est allée vers mon père. Je me souviens très bien de la cérémonie au cours de laquelle il a été décoré de la Croix de Commandeur des mains du Maréchal Juin. C’était dans la cour des Invalides, et j’avais une dizaine d’années. Quelques années plus tard, mon père nous a envoyées, mes sœurs et moi, terminer nos études dans les Maisons d’Education de la Légion d’Honneur, où nous avons enseigné ensuite à notre tour. La Légion d’Honneur représente donc un symbole fort dans notre famille.

Mais aujourd’hui, c’est vous, Sœur Emmanuelle, qui me remettez ces insignes. Et cela prend pour moi une dimension particulière.
La première fois que je vous ai rencontrée, vous veniez de donner une conférence magnifique. Vous aviez une feuille morte à la main, et vous nous avez parlé de Bergson. Bergson, nous disiez-vous, compare le cœur de l’homme à un lac très profond recouvert de feuilles mortes. Parce que vous avez passé votre vie à plonger au milieu des feuilles mortes générées par la pauvreté, la violence, l’exclusion, pour découvrir les trésors cachés de l’humain, parce que vous êtes quelqu’un qui savez voir au delà des apparences et du superficiel, parce que vous ne désespérez jamais du potentiel d’amour de l’être humain, je suis particulièrement touchée que vous ayez accepté d’honorer, à travers moi, une tâche peu valorisée par notre société, le soin et l’accompagnement des personnes proches de la mort. Une tâche que des centaines de médecins, de soignants, de psychologues, de bénévoles – dont quelques uns sont ici ce soir- accomplissent dans l’ombre et la discrétion, avec une générosité et une humanité assez rares de nos jours. Je voudrais les associer à cette reconnaissance qui m’est témoignée.

Ce n’est pas une tâche facile de mettre un peu d’espoir, d’amour et de lumière dans un monde de technicité et d’indifférence. Autour de nous, trop souvent, on ne voit pas le sens ou la valeur à accorder aux derniers instants de la vie. Le déséspoir, la déchéance, l’angoisse des mourants font peur. Comme on ne sait pas les accueillir, ni les accompagner, on est tenté de mettre fin à la vie, ou bien on prend la fuite.
J’ai essayé, à ma manière, par l’action et par l’écriture, de témoigner d’une autre approche des derniers instants de la vie. Une approche qui ne nie pas les difficultés - mourir n’est pas facile – mais qui essaie de voir au delà de la souffrance, cette immense aspiration à se sentir vivant, aimé, aimable jusqu’au bout. Ce désir profond de ne pas être abandonné, ce désir de tendresse, de présence, de paix. Voilà ce qui sommeille dans les profondeurs de l’être qui va mourir. Celui-ci attend qu’on vienne à sa rencontre. Après tout, il s’agit des dernières paroles, des derniers gestes, des derniers regards d’une personne, et cela compte.

Le Parlement vient de voter à l’unanimité le droit d’accès pour tous aux soins pallliatifs. Il faut espérerr que le développement de ces soins ne se limitera pas seulement aux techniques de la douleur. Il faut espérer qu’on oubliera pas la dimension humaine. Par mes écrits et mes conférences, je ne cesse d’attirer l’attention sur ce qui me paraît essentiel dans l’accompagnement, la proximité du cœur, le courage de la vérité, la confiance dans l’infinitude de l’amour qui donne la paix et la force de mourir. Chère Sœur Emmanuelle, vous incarnez ces valeurs, et c’est pourquoi je vous remercie d’être là avec nous.
Cette décoration que vous venez de me remettre ne m’aurait sans doute pas été donnée si je n’avais pas écrit mon expérience, et si elle n’avait été diffusée si largement en France et dans le monde. Je voudrais donc remercier tous ceux qui ont contribué à ce rayonnement, les deux équipes avec lesquelles j’ai travaillé pendant dix ans, celle de l’Institut Montsouris et celle de Notre Dame de Bon Secours, les éditions Robert Laffont qui nous reçoivent ce soir et tous ceux qui m’ont aidé à réaliser mes livres, tous ceux qui par leur affection ou leur enseignement m’ont aidée et soutenue. Ma dernière pensée, enfin, sera pour François Mitterrand. Sans son soutien et sa confiance, je ne serais sans doute pas là aujourd’hui.