jeudi 31 Août 1995

François Mitterrand, la mort intime et le goût de vivre
 

" COMMENT MOURIR ? " Telle est la question que pose sans détours François Mitterrand dans la préface d'un ouvrage intitulé La Mort intime. "Nous vivons dans un monde que la question effraie et qui s'en détourne, écrit l'ancien président de la République. Des civilisations, avant nous, regardaient la mort en face. Elles dessinaient pour la communauté et pour chacun le chemin du passage. Elles donnaient à l''achèvement de la destinée sa richesse et son sens. Jamais peut-être le. rapport à la mort n'a été si pauvre qu'en ces temps de sècheresse spirituelle où les hommes, pressés d'exister, paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu'ils tarissent ainsi le goût de vivre d'une souce essentielle. " Aujourd'hui publiques, ces réflexions alimentaient, depuis plus de dix ans, les conversations de M. Mitterrand avec l'auteur de ce livre à paraître ie 14 septembre chez Robert Laffont. Son auteur, Marie de Hennezel, est psychologue-psychanalyste à l'unité de soins palliatifs de l'hôpital de la Cité universitaire à Paris. Sans fausse pudeur, elle livre son témoignage sur la mort, rapporte ses rencontres avec les mourants, dévoile une leçon de vie apprise auprès de ceux qui les accompaqnent Parmi ces instants d'une rare densité, elle raconte sa visite à M.Mitterrand alors qu'il vient de quitter l' hopital Cochin. " Je sais comme tout le monde, par la presse, qu'il vient d'être opéré d'un cancer" , écrit-elle. " J'aurai bientôt besoin de vos soins palliatifs ", lui a-t-il lancé. L'ancien président de la République est alité ; il me parle maintenant sans détours de ce qui lui arrive, écrit Marie de Hennezel. " Le processus est enclenché... Cest une maladie dont on meurt, je le sais. " La voix est calme, le regard clair, droit dans le mien. " Je n'ai pas peur de la mort, mais j'aime vivre... Cela vient toujours trop tôt " (...) Le Président se demande maintenant si les croyants arrivent plus sereins faceà la mort " Y a-t-il un lien entre la foi et la sérénité? Nos conversations autour de la mort ont souvent pris un tour mystique (...). Le Président, qui se dit agnostique, précise par ailleurs que cela ne l'empêche pas d'avoir un sentiment religieux, le sentiment d'être relié d une dimension qui le dépasse. Expérience quasi sensorielle et intime, dont il dit qu'elle plaide davantage à ses yeux pour l'existence de Dieu que n'importe quel discours religieux. " On peut ne pas étre croyant et être serein devant la mort, se préparer à la mort, comme à un voyage vers i'inconnu. Après tout I'intonnu n'est-il pas aussl un au-delà? " demande-t-il.
A cette femme croyante, M. Mitterrand confie ses interrogations. " Je ne sais comment nous en venons à parler de cette force intérieure qui nous accompagne dans les pires moments, reprend Marie de Hennezel. (...) Je lui ai souvent parlé de la méditation et de la prière (...). Le Président se dit sensible à cette idée qu'on ne peut pas compter seulement sur ses propres forces et qu'on a besoin de prières, de cette communlon invisible avec ceux qui élèvent leurs pensées vers quelque chose de plus haut " Dans sa préface, M. Mitterrand rend hommage au travail de Marie de Hennezel: " Tel est le plus bel enseignementde ce livre : la mort peut faire qu'un être devienne ce qu'il était appelé à devenir; elle peut être, au plein sens du terme, un accomplissement (...). Comment mourir? S' il est une réponse, peu de temoignages peuvent l'inspirer avec autant de force que celui-là. "

Michèle Aulagnon