Etait-il
croyant ?
Il se disait agnostique Quand on lui demandait s'il était
croyant, il répondait: " Croyant en quoi ? " C'était
un croyant en la vie, ça oui. Je suis convaincue qu'il pensait
que la vie ne s'arrête pas avec la mort. Il disait qu'il y a dans
la mort une naissance à un ailleurs et il était confiant
dans cet ailleurs. Il était triste de quitter la vie et les gens
qu'il aimait, mais je n'ai jamais perçu d'angoisse métaphysique
chez lui. Je lui disais qu'il aurait un comité d'accueil, là-bas,
et cela le réjouissait. Il était très fidèle
à ses proches disparus, à commencer par sa mère,
qu'il aimait beaucoup.
De quoi parliez-vous ?
On ne parlait pas beaucoup. il y avait beaucoup de silences.
Lors de nos dernières rencontres, je m'asseyais sur le lit, le
plus près possible, comme je le fais avec mes malades pour qu'ils
sentent que la vie revient un peu. Le simple fait de se rapprocher de
quelqu'un qui va mourir, de le toucher, c'est déjà l'accompagner.
Rester là, en silence, avec quelques paroles de temps en temps.
Laisser venir ce qui vient... Sa chienne Baltique était très
présente et lui arrachait des sourires.
Il parlait de la mort, il n'en avait pas peur. Il évoquait souvent
cette époque où l'on vivait avec la mort, où les
cimetières étaient au milieu des villes. Il regrettait
que l'on s'en soit éloigné. Il avait lu Le livre tibétain
de la vie et de la mort, de Sogyal Rimpoche. il était fasciné
par sa sérenité devant la mort. Nous blaguions beaucoup
sur le fait que les Tibétains parlent de la mort en riant, sur
l'éclat de rire qu'ils ont, souvent, devant l'inquiétude
de l'Occident, qui vit dans l'attachement, qui n'accepte pas que tout
passe. L'un de ses souhaits les plus profonds était de rester
lui-même serein au moment de mourir.
Vous parliez beaucoup de spiritualité ?
Il avait sur sa table de nuit le Récit d'on pèlerin russe,
où l'on parle de la prière du cur. J'ai toujours
perçu chez lui un grand respect des mystiques. Nous parlions
beaucoup de la petite sainte Thérèse de Lisieux. La langue
de bois religieuse l'agaçait, et il ne s'en cachait pas du tout.
Mais il respectait beaucoup ceux dont la foi rayonne parce qu'elle est
profondément vécue. Il était aussi très
respectueux de la prière d'autrui. Il savait que je priais pour
lui, que je le "mettais dans ma prière", et il m'en
a toujours remerciée. Cela comptait pour lui.
Quel souvenir garderez-vous de lui ?
En face de ma maison, dans un champ, il y a une pierre
levée près de laquelle je vais souvent prier. François
Mitterrand s'intéressait beaucoup à la civilisation celte
Un jour qu'il était venu chez moi, nous nous sommes assis près
de cette pierre, et nous avons passé là un moment de silence,
avec juste le bruit des cigales autour. C'était un moment fort.
Lors de notre avant-dernier entretien, à Paris, chez lui, il
m'a demandé de poser à côté une petite pierre
en souvenir de lui.
Propos
recueillis par
CLAIRE LEGROS