La mort intime


Bernard est en train de mourir du sida et de vivre ses derniers jours dans l'unité de soins palliatifs où je travaille. Bernard est un ami. Il n'a que quarante ans. La maladie a creusé ses traits et décharné son corps, mais il y a toujours la même jeunesse et la même beauté régulière dans son visage. Et cette beauté, malgré tout préservée, si fragile, si vulnérable, m'émeut.
Comme nous nous l'étions promis, je suis là à ses côtés, dans cette veille patiente et affective, qu'on appelle l'accompagnement.
Il y a quinze jours, j'ai interrompu mes vacances pour un aller-retour à son chevet. Il sentait qu'il allait bientôt mourir, et, moi aussi, je sentais qu'il me fallait le voir sans tarder. C'était une évidence qui jaillissait du fond de l'âme. Aussi ai-je passé la journée du 15 août avec lui, dans un climat de vérité et de tendresse qui fait désormais partie du trésor de souvenirs heureux que je porte au fond du cœur
Maintenant que je suis revenue pour de bon de mes vacances et qu'il est faible au point de ne presque plus pouvoir parler, je suis heureuse d'avoir éprouvé cette nécessité de le voir tant qu'il pouvait encore échanger pleinement par la parole. Nous avons beaucoup parlé de sa vie, de nos amis communs et de sa mort aussi, qu'il attendait à présent avec un mélange de curiosité et de soulagement. Il m'a offert un bracelet en argent ancien, trouvé dans une rue au sud de l'Égypte et auquel il tenait infiniment, en me disant: " Il est temps que je donne mes objets préférés à tous ceux que j'aime. "
Sans doute parce que cette journée a eu lieu, et qu'elle a permis au fond de se dire adieu, puis-je maintenant me tenir près de lui, sans attente particulière, le cœur en paix, goûtant dans le secret de mon âme l'incroyable cadeau de ses derniers instants de présence vivante.
Car l'échange continue, mais à un autre niveau. Il est difficile d'exprimer quelque chose de cette joie intime et secrète. Car vue de l'extérieur cela peut sembler triste, et déprimant, cette veille sans échange apparent, si lente, si longue. Tout est si subtil, si fin. Et je le sens tellement présent.

Il n'y a pas longtemps, un ami qui a des responsabilités à la tête d'une association de lutte contre le sida me racontait ceci : son compagnon allait vers la fin et mourait dans un état de détérioration difficilement imaginable. Lors de chacune de ses visites, il avait éprouvé le besoin de trouver un détail du corps de cet être aimé, un détail qu'il puisse contempler avec gratitude, presque avec joie, comme il l'avait fait avant que la maladie n'ait commencé ses ravages. Un jour c'était la courbure de son nez, si fine, un autre, l'élégance des cils, ou la couleur chaude et profonde de son iris. Il cherchait de toute évidence, selon le modèle de l'hologramme, à trouver dans une infime partie du corps aimé la totalité, l'intégrité de ce qui avait été la marque particulière de cet homme : sa beauté. Ce témoignage, je l'avoue, m'a souvent aidée, moi même, lorsque je me suis trouvée au chevet de personnes abîmées. Il reste en effet toujours quelque chose de beau, ne serait-ce que la couleur des yeux.

Paul me parle alors de ses parents. Ils sont venus de leur province éloignée, auprès de lui. Pour l'accompagner. Ils sont installés chez lui, dans son appartement, et viennent passer tous les après-midi près de lui. " Je ne les supporte plus ! " finit-il par avouer dans un sanglot. Il me semble qu'il vient de me livrer la clé de sa détresse. Je l'encourage à continuer.
" Je n'ai jamais dit à mes parents que j'étais homosexuel. Ils n'ont jamais rien su de ma vie, ils ne savent pas que je vivais avec quelqu'un qui est mort ici l'année dernière. Je n'ai rien à leur dire, depuis longtemps, et voilà qu'ils viennent là tous les jours; ils s'assoient et me regardent, l'air triste, on ne se dit rien, et les heures passent, lourdes, pénibles, je fais semblant de dormir, je n'en peux plus ! "
" C'est, en effet, insupportable ! " dis-je.
" Vous comprenez, mes parents, j'allais les voir régulièrement, je leur parlais de mon travail, de mon entreprise, ils étaient fiers de moi. Je ne leur ai jamais parlé de ma vie intime, ils n'auraient pas supporté. "
Je mesure, à ses paroles, toute la solitude de cet homme. Au moment de mourir, il ne sait sans doute pas à quel point il aimerait réduire la distance qu'il a contribué à créer entre ses parents et lui, retrouver la confiance des premières années de la vie. Sent-il à quel point il aimerait un vrai rapprochement? Pouvoir leur dire: " Voilà qui je suis, voilà comment j'ai aimé, comment j'ai souffert ", et se sentir accepté, reçu, aimé.
Puis-je l'aider? Accepte-t-il que je rencontre ses parents? Souhaite-t-il que je leur parle? " Oui, répond-il, essayez de tâter le terrain à propos de mon homosexualité, j'aimerais savoir comment mon pére réagit, j'ai très peur de sa réaction. Mais surtout venez m'en parler après ! "
Ce n'est pas la première fois qu'on me demande ainsi de jouer les médiatrices. Quand il s'agit d'œuvrer à plus de compréhension entre les gens, de débloquer les voies de la communication, je me prête volontiers à cette fonction. Je promets donc à Paul de rencontrer ses parents, et de revenir le voir ensuite.

Je sais maintenant, parce que je suis en train de le vivre, à quel point les endeuillés sont seuls. Trouvent-ils à leur côté des humains capables de leur faire exprimer la tristesse ou la colère dans laquelle les plonge la mort d'un être cher, surtout quand elle est brutale? Trouvent-ils une oreille prête à recevoir tout ce qui aimerait se dire à celui qui n'est plus là pour entendre ? Je sais depuis longtemps que tout ce qui n'est pas réglé avec un proche avant sa mort doit l'être après, sous peine d'être entravé par un deuil non résolu. J'ai souvent, moi-même, encouragé les autres à construire un dialogue intérieur avec le disparu, à parler au mort.

 

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