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La
mort intime
Il
faut aussi que l'angoisse, le désespoir, la douleur puissent se
dire et parfois se crier. Autour du mourant, il y a trop souvent dans
les hôpitaux une tendance à empêcher toute expression
émotionnelle. Grâce à toute une batterie de calmants,
on fait tout pour que le mourant fasse le mort. Il faut -qu'il reste calme
et en repos. On l'enveloppe de silence, quand ce n'est pas de mensonge,
protégeant les vivants contre la voix qui viendrait briser ce mur
pour crier: " J'ai peur, je vais mourir, je souffre. "
Oui, trop souvent cette voix est étouffée. Que peut-on dire
? que peut-on faire face à ce cri? On étouffe ce cri, parce
qu'on ne supporte pas de ne rien pouvoir faire. Qui nous demande de faire
quelque chose ? Celui qui va mourir nous demande-t-il de l'empêcher
de mourir? Ne nous demande-t-il pas plutôt de pouvoir dire sa douleur
et sa peur, de pouvoir sortir son cri ?

Dans
la chambre d'à côté une vieille dame de quatre-vingt-douze
ans est en train de mourir. Sereinement.
Me prenant les mains, elle me dit ceci:
" Mon enfant, la vie se donne à ceux qui la prennent à
bras-le-corps. N'ayez peur de rien, vivez ! vivez tout ce qui se présente,
car tout, tout est don de Dieu ! "
Il y a de la passion, de la flamme dans cet ultime message de vie. Je
suis de passage dans cette chambre, presque une inconnue, et voilà
que cette vieille dame mourante me destine cette parole de vie.
Je suis sortie de la chambre avec une forte envie de vivre et d'aimer.
J'ai le sentiment que cette vieille femme vient de souffler de toutes
ses dernières forces sur ma propre flamme de vie. Un cadeau inattendu

"
Jean,
c'était un danseur. Il est arrivé ici avec un Kaposi géant,
qui avait gagné ses jambes et tout le bas ventre. C'était
affreux à voir, cette putréfaction. Et il souffrait. Bien
sûr, on arrivait à le soulager avec la morphine, mais il
faisait un immense effort pour venir à table. Et, une fois là,
il nous racontait des histoires, il nous faisait rire. Il avait une force
morale incroyable. Je suis sûre d'une chose, c'est qu'il a donné
du courage aux autres. Il leur disait: " Allez les gars, nos corps
foutent le camp, mais notre âme est libre " Il avait la joie
de vivre. "
J'écoute Lise, et je pense à Patrick, à Louis, à
tant d'autres qui nous enseignent l'essentiel.
" Juste avant de mourir, Jean a appelé son ami. Il lui a demandé
de lui tenir les mains et de danser avec lui. Il voulait rester jusqu'au
bout le danseur qu'il était. Jean s'était légèrement
soulevé et, de toute son âme, il faisait danser ses bras,
avec l'aide de son ami, qui pleurait toutes les larmes de son corps, tellement
c'était émouvant. " Danse, danse ", répétait
son ami, tandis que leurs bras réunis se berçaient de gauche
à droite. Et puis Jean a souri, un sourire magnifique, sublime,
avant de s'effondrer sur l'oreiller. Il venait de rendre l'âme en
dansant.
" Il y avait dans la chambre plusieurs résidents, qui vont
eux aussi mourir prochainement. Ils ont dit que la mort de Jean leur avait
ôté toute inquiétude concernant le moment même
de la mort. Ils savent que s'il y a beaucoup d'amour et de tendresse autour
d'eux, les choses se passeront comme elles doivent se passer, simplement,
peut-étre même comme ils désirent au fond d'eux-mêmes
qu'elles se passent. Mais cela, ils le disent avec pudeur, comme si ce
genre de conviction ne devait pas se crier sur tous les toits..

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