La mort intime

Je regarde ce jeune-homme qui va mourir et me sourit. Et soudain il m'interroge sur le sens de ma vie, de mon travail ici, sur ce qui nous motive, moi, les médecins, les infirmières, à soigner des malades qui vont mourir.
" Elles font vraiment un métier dur, dit-il, les yeux pleins de larmes, je n'aurais jamais pu faire ce qu'elles font. "
Il parle des infirmières. Il tient des propos pleins d'admiration et de tendresse pour ces femmes et ces hommes, qui, pour un salaire de misère, prennent soin de leurs semblables. Le monde lui a toujours paru cruel et sauvage, et voilà qu'à la veille de mourir il découvre qu'il y a des humains qui aiment faire du bien autour d'eux, qui savent venir en aide, sans donner l'impression d'assister un incapable. Il est très sensible à cela. Il a eu le temps de les observer, ces infirmières, toute la journée et même la nuit " Elles savent sourire, me dit-il, et sourire, ce n'est pas s'apitoyer ", ajoute-t-il. " Ce n'est pas facile, m'explique-t-il, d'accepter l'hospitalisation, c'est s'exposer à des regards incontrôlés sur soi, c'est se soumettre au jargon, au rythme, aux intrusions des autres. C'est humiliant ! " Mais il se rend compte aussi que ce n'est pas facile de s'occuper de la misére et de la déchéance physique, il n'aurait pas pu le faire.
" Peut-étre que si on se rendait compte davantage de ce que cela représente pour les uns d'être humiliés, pour les autres d'avoir à rencontrer cette humiliation, on s'aiderait mutuellement à supporter ça. Tu sais, moi j'ai envie de les aider, ces infirmières, alors je fais ce que je peux, je leur souris, j'essaie de me mettre à leur place. "
Comme le suggère Patrick, si chacun essayait de se mettre à la place de l'autre, cela irait mieux. N'est-ce pas cela la compassion? Se mettre à la place de l'autre tout en sachant qu'on n'y est pas n'est pas s'identifier à l'autre, c'est prendre le recul nécessaire pour évaluer les choses : si nous étions à cette place-là, comment aimerions-nous être aidés ?
Ce n'est pas la première fois que je constate qu'à la veille de leur mort les malades s'intéressent à ceux qui les soignent. Ils nous demandent comment nous allons, nous remercient de ce que nous avons fait pour eux, nous promettent parfois de nous aider, s'ils le peuvent, après leur mort. Ils veulent tout à coup en savoir plus sur nous.
On dirait que le centre de leurs préoccupations se déplace, s'ouvre. Presque comme s'ils voyaient le monde avec des yeux neufs. C'est tout à fait l'impression que me fait Patrick ce matin, et je sais que c'est aussi le signe de la fin.

De la salle de bains de l'unité s'échappent des rires, et des chants. Je reconnais la voix de Simone, cristalline. il doit y avoir aussi Yvonne, une autre aide-soignante qui est la reine des massages.
Cette " cérémonie du bain " rendue possible grâce à l'équipement très perfectionné, adapté aux personnes grabataires, est devenue un rite. Un rite de bien-étre.
Pour les aides-soignantes, il s'agit d'un soin de base : " L'eau permet le toucher, la rencontre, c'est souvent joyeux. Nous prenons le temps, nous parlons, nous chantons. "
On imagine le bien que cela peut faire, quand on a un corps engourdi, ou qui ne bouge plus, de se sentir flotter agréablement dans l'eau chaude : cette perception nouvelle, tellement bonne, du corps. Le corps malade redevient un instant un lieu d'émotion et de plaisir. Tous ceux que l'on a cessé de toucher, comme le sont trop souvent nos malades sidéens, vivent ce bain comme une ultime restitution d'eux-mêmes, une ultime reconnaissance.

Cesser de se demander " pourquoi ? ", comme le dit Louis, il n'y a rien à comprendre. S'interroger sur le " pour quoi ? ", sur la finalité d'une souffrance semble, en effet, être la seule façon de donner un sens. Pour quoi? Vers quels chemins, vers quelle expérience de vie, vers quelle conscience me mènent ma maladie ou ma souffrance ? Est-ce que je peux en faire une occasion de lumière et d'amour? Louis m'a confié un jour que sa maladie l'avait conduit à l'essentiel. Il s'était senti sculpté par elle. Jusqu'à devenir capable de joie et d'humilité. Jusqu'à laisser tomber tous ces trop-pleins de vanité, d'avidité, de prétentions si ridicules quand on mesure la précarité de la vie, l'impermanence de toute chose. Sa vie est devenue une lente renonciation, qu'il dit totale et douce, comme l'évoque Pascal dont il lit et relit le Mémorial: " Joie, joie, joie, pleurs de joie. " Oui, plus il sent la maladie le réduire, plus il éprouve cette joie, insensée, intime. Qui peut comprendre cela?

 

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